Courir, sauter et puis bondir

J’allais rater ma station. L’inexorable trouve toujours les moyens de se faufiler dans les vapeurs de soi. L’homme venu s’asseoir sur la banquette en face de moi me fit réagir avec son allure de ne pas y être : somnambule ? J’attrapais mon manteau et allais me précipiter vers la sortie. Un regard en arrière. Il y avait deux sacs sur la banquette où j’étais assise, des achats que j’avais faits. Panouille. Je ne pouvais pas les prendre et courir avec mon manteau sur le bras. Quelle idée de l’avoir retiré pour un si court voyage ? Je ne le fais jamais habituellement. Le train redémarrait, qu’importe, je décrocherai au prochain arrêt. C’est à ce moment que l’homme vint s’asseoir sur la banquette en face de la mienne. Il se posa sans me regarder et continua à dormir. J’enfilai le manteau, saisis les sacs et me précipitai vers le bout du wagon qui n’en finissait pas. Le train s’arrêtait de nouveau. Je m’enlisais. Je vis une femme descendre mais lorsque, la suivant, j’arrivai à la porte, celle-ci était fermée et un autre train se trouvait tout contre le notre. La descente est toujours de l’autre côté. Le temps que je me retourne le train était reparti,  et moi avec. Avez-vous remarqué cette manie qu’ont les trains de ne jamais respecter les horaires, les emplacements, les directions ?

Un peu comme les ascenseurs aux multiples entrées qui n’en finissent pas de monter et ne s’arrêtent jamais là où on leur commande d’aller. C’est comme jouer à la marelle dans les multivers. Dissociable. Si je restais devant les portes dans l’attente du prochain arrêt, il serait possible que je descende de ce train. Mais. Je retournais vers le siège que j’avais occupé. Tout y était comme je l’avais laissé, l’homme et son sommeil, et moi, avachie sur le manteau défait, quelques vêtements ensachés. Dépenaillée, un long sourire sur le visage. Indécence vibratoire. Le genre de rêve sans issue, brouillon de voyage dans lequel on s’attarde. Dormir aussi. Mais surtout sauter, courir, bondir, et puis flotter dans une apesanteur lourde et légère. Ne bouge pas. Suis le mouvement. Cesse de bouger, les cordes de l’univers prennent soin de toi. Quel est le poids du corps dans un rêve ? Ces bruits de tunnel… l’aube se pointe… suis-moi… absorbe toute réflexion.
– Croyez-vous qu’elle va rester longtemps suspendue ?
– Jusqu’à ce qu’elle se réveille.
– Harnachée comme elle est, elle va encore rater son arrêt.
– Sortie de rêve… Je vous paie un verre ? Nous avons encore le temps.
– Peut-on la laisser dans cette position inconfortable ?
– Vous plaisantez, son rêve la porte, nous-même suspendus à ses désirs…

*

Bien évidemment, je ne suis jamais descendue du train, cela ne se fait pas. L’homme et la femme sont montés à bord d’un tableau d’Edward Hopper. Au moment exact où je me suis éveillée, j’ai eu le flash d’une photo de Nobuyoshi Araki, un fragment de rêve que j’ai pu conserver et que j’abandonnais sur la banquette avant de disparaitre.

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