Accalmie

La pluie s’est arrêtée, on ne sait pour combien de temps. Tu remontes le sentier au sol détrempé, amas de feuilles agglutinées du dernier automne, boutons de jonquilles, promesses de jacinthes des bois, quelques nouvelles branches tombées. Ne regarde pas en l’air, ça ne servirait à rien, écoute les arbres qui grincent. Et s’ils se taisent c’est qu’ils ne sont déjà plus là. Un regard vers le sage aux enfants racines auquel tu ne rendras pas visite aujourd’hui. Ne prends pas ce chemin, il y a du vent, beaucoup de branches à terre. Tu redescends par le chemin raide, les chaussures ont peine à s’agripper, les feuilles la boue les entrainent. Plus loin, juste avant la maison des chiens, tu remonteras jusqu’à la croisée des chemins, bouleau à terre fracassé, eau, débordement, tournera à droite et suivra la route de la falaise. Tu penses, si les oiseaux disparaissaient, il suffirait d’ouvrir mon corps, il y en a tellement à l’intérieur. Une merlette se moque, tu penses trop la vagabonde.

La pluie semble ne pas vouloir suivre la météo. Alors on continue, le fond de l’air est doux, accapareur, guide de nos émotions. Va, par la route sinueuse qui descend jusqu’à la mer, grise sous gris, souris, tant qu’elle roule, c’est qu’elle danse avec le vent. Ici, face à la marée haute, des superpositions de souvenirs. Le temps ne compte que pour les humains. Je passerai par l’allée Marie au retour, devant la petite maison Tom Pouce, l’arbre à l’écureuil, les trois grosses poules, la petite, et le coq élégant. Je passerai devant le Cirque, ne dévierai pas pour causer avec le jeune Minotaure momifié de n’avoir pas voulu dévorer les curieuses à l’imagination trop labyrinthique. Je ne fouillerai pas du regard pour apercevoir le géant brisé, et ses voisins écorchés vifs. Avance, avance.

Au loin elle se dresse, encore à l’état de point vague qu’on pourrait négliger. Tu dépasses la maison où se sont répandus un jour tes petits farceurs de Bonomes, elle est aujourd’hui habitée, proprette, jardin rasé de près, deux ou trois arbres en moins, s’ils savaient ses habitants combien les murs sont vivants depuis que j’ai laisser s’y émanciper les petits drôles. Je suis désolée, je la croyais abandonnée, j’espère qu’ils ne font pas trop de bruit, de pitreries, de singularités. On a beau tout refaire à neuf, les murs savent garder la vie qu’ils ont reçue. Néanmoins.

Du loin, elle se rapproche. C’était un soir, la nuit tombait, je marchais vite avant de ne plus rien voir, je prenais des photos tous les dix pas. Que jamais le mouvement ne s’arrête. Que je me souvienne de cette nuit-là. La Béatrice arrivait sur moi, moi sur elle, nous allions nous croiser, comme aujourd’hui. Elle dans sa tenue fantomatique, moi un peu ivre de l’espace qui se métamorphosait. Entre chien et loup. Seule surtout dans le bois de nuit qui s’éveillait. Et je riais de tant de bonheur.

Aujourd’hui, nous étions très sages. Comme la pluie.

la Béatrice, allée Marie. De nuit (2020), de jour (2023).

3 commentaires sur “Accalmie

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    1. Ahah, mes p’tits Bonomes, vaste sujet, ils sont disséminés dans la page dessins sur ce blog et dans celui d’avant où j’avais fait un article pour raconter leur histoire. C’est de l’histoire ancienne, ils furent d’abord des ombres silencieuses à formes humaines accompagnées de chats et d’oiseaux et se sont éparpillés joyeusement dans les dessins que je faisais (de Bonomeville à la forêt des miroirs). Jusqu’à ce que les oiseaux du jardin les remplacent.

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