Labyrinthes : présent et origine

En 2002 j’écrivais un texte sorti de je ne sais où d’un coin de ma tête, de mon coeur, de mes entrailles, ainsi se révélait Jodhra, petite créature perdue dans une fracture du temps. Au fil des ans, du regard de Jodhra se sont développés les labyrinthes, monde parallèle à celui dans lequel je vous écris ou peut-être tout simplement monde vibratoire et peu visible d’une autre dimension où évoluent celles que j’appelle mes Elles. Jodhra est une légende. Jodhra reste cette petite fille qui essaie de reconstituer la ronde d’un passé fort lointain. Elle est fragilité, elle est impulsion.

Voici donc une image des labyrinthes tels qu’ils se donnent à voir aujourd’hui. Dessous, vous (re)trouverez le texte dans lequel Jodhra est apparue pour la première fois et que certains d’entre vous ont pu lire sur mon précédent blog Les oiseaux dans le bocal.

Jodhra ou le temps enseveli

Jodhra ouvre les yeux dans la nuit désaffectée qui laisse doucement flotter les vestiges d’une comptine dont les échos déchirés rebondissent sur le mur ne laissant percevoir que les fins de mots « ..onde .. le …onde …rira », au bout de l’onde la mélodie s’effiloche sur des ponctuations d’éclats de rires fêlés.

Le regard de Jodhra dépose quelques touches de couleurs sur un pan de mur, mais celui-ci n’en retient rien, les absorbant dans sa porosité. Seules quelques gouttes s’écoulent le long du mur.

Qu’y-a-t-il derrière le mur ?

                  les ailes du temps…

Uf’zur observe Jodhra. Il voudrait lui expliquer pourquoi les murs sont gris. Il voudrait lui apprendre comment leur donner de la couleur. Mais elle ne le voit pas. Uf’zur sait qu’elle est incapable de le voir alors que lui la sent si proche.

Il garde au détour de sa mémoire une larme de couleur qui, un jour, a débordé du mur. Le regard de Jodhra pourrait être si beau.

Malheureusement il se perd. Il se perd dans un silence invulnérable.

« Il se perd », le mur résonne sur les pensées d’Emor. Jodhra éteint son regard. C’est à la lisière de la nuit qu’elle perçoit les présences.

« et le monde sourira » chantonne-t-elle doucement en s’endormant. .

Jodhra se trompe de paroles, elle se trompe d’image, elle se trompe d’elle-même. Tant qu’elle s’égarera, elle ne pourra apercevoir la ronde. Uf’zur le sait.

Un long cri plaintif vient cisailler l’air effrayé. Emor n’en finit pas d’évacuer les déchets du temps. Quelques lettres s’échappent d’anciennes paroles décomposées, parfois elles dansent une chorégraphie aux mouvements saccadés, s’agrippent les unes aux autres, comme si elles pouvaient recomposer les formes. Comme si tout pouvait repartir comme avant. Comme si avant avait existé dans un avant le mur.

Le temps a si peu de place qu’il ne cesse de gigoter dans l’espoir de se défroisser. Emor tente de démêler les noeuds, d’alléger les surcharges. Il ne voudrait plus toucher au vivant. Mais parfois un de ses cris déchire la mémoire pour ne laisser qu’un vide immédiatement oublié. Un jour tout pourrait s’arrêter, il le sait, alors il redouble d’effort.

Uf’zur craint que les cris du delà du mur éparpillent la comptine avant que Jodhra ne devine ses paroles. Jodhra est cette petite tache colorée repliée dans un coin, petit espoir de vie dans le trou gris d’une indélicatesse sensorielle. La ronde s’est arrêtée, les cendres se sont déposées. Si Uf’zur pouvait atteindre Jodhra dans ses rêves, il lui chanterait la comptine telle qu’elle doit exister. Uf’zur tient la main d’Homafé. Homafé n’est plus là, il ne reste d’elle que sa main dans celle d’Uf’zur qui ne veut la lâcher. La ronde reste fermée, immobile, hors du temps qui se contracte sur l’éternité implosée. De l’autre côté d’Uf’zur il n’y a que la peur. Uf’zur pourrait tomber dans le gouffre de l’effroi mais il serre fort la main d’Homafé.

Ils étaient enfants de la ronde.

Uf’zur essaie de ne penser qu’aux regards colorés de Jodhra, il se concentre sur le mur et lui envoie la mélodie, celle que les enfants de la ronde chantaient pour tracer le chemin du temps.

Maintenant sa voix est faible, solitaire, sa voix n’a plus la force d’atteindre le mur, seules quelques syllabes réussissent à se frayer un chemin.

Qu’y-a-t-il derrière le mur ? « derrière ces murs que ton regard bâtit inexorablement à chaque réveil ».

Les ruines du temps ?

Jodhra ne peut rien voir dans ses rêves, puisque son regard est éteint. Pourtant elle ferait bien danser les mots pour toucher la lumière. Elle leur ferait ébaucher les traits d’une ronde d’enfants. Elle se mettrait à danser avec eux, elle pourrait alors se tenir debout, elle pourrait lancer ses bras vers les autres, elle pourrait sentir que le monde existe.

Mais elle ne comprend pas ses propres pensées.

Elle ouvre les yeux en son aurore exsangue. Elle voit toujours une ronde d’enfants à la limite de la nuit et du jour. Une sensation furtive. Ce n’est qu’un soleil lui disent les cendres, un soleil éblouissant, dévorant, une illusion. Elle préfère se concentrer sur la comptine : « … o….ront….. le monde…… … s’ouvrira ». Lorsqu’elle écoute chanter les voix, Jodhra projette ses émotions devant elle. Celles-ci tapissent l’espace de quelques sursauts de lumière. Jodhra voudrait toucher ces nuances étalées devant elle. Mais comme toujours elle intercepte des mots en retour : « les mots feront la ronde… »

L’air reste en suspens entre Jodhra et Uf’zur. « les mots feront la ronde » chuchote Jodhra. Et ces paroles dévoilent en son regard un impact qui fait vibrer le mur, le fragilise un peu.

De l’autre côté, Emor vient de réussir à démêler une grosse pelote de temps sans qu’il y ait de conséquence fâcheuse.

Il observe.

Elle attend.

Uf’zur espère.

Pour la première fois depuis…

Petite tâche de couleur recroquevillée parmi les sables mouvants d’un monde enfoui. Jodhra cherche des mots pour dessiner une ronde. Des mots, elle n’en connaît plus très souvent. Emor déroule des écheveaux de passé qu’il laisse partir à la dérive. Si le temps voulait bien s’étendre suffisamment loin, il pourrait retrouver du sens.

Jodhra écarquille les yeux dans le noir. Elle veut effleurer l’endroit où les mots faisaient la ronde. Il lui semble voir une main tendue.

Une main… Je pourrais m’appeler Homafé, pense Jodhra. Et je tournerais avec les mots.

« Tourner avec le monde ». Voilà ce qu’il y a derrière le mur. Mais le mur existe-t-il ? « la ronde s’ouvrira » furent les dernières paroles d’Uf’zur avant qu’il soit absorbé dans l’absence de sens.

Une main.

Homafé, je peux aussi m’appeler Homafé, s’astreint à penser Jodhra. « les mots feront le monde et la ronde s’ouvrira ». Les mots de la comptine n’arrête pas de tourner autour de Jodhra. Son regard les étale sur les ruines du temps. La ronde doit s’ouvrir pour que le monde naisse.

Homafé ouvre les yeux… Emor ébauche un soupir infini.

8 commentaires sur “Labyrinthes : présent et origine

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