Les larmes – Pascal Quignard

Il y a quelques temps, j’ai entendu Pascal Quignard parler de sa mélancolie joyeuse. Alors ne voyez pas dans ce titre Les larmes un repoussoir. Même si les larmes coulent un peu dans le livre, pour le lecteur ce peut être de joie quand il devient témoin de ce moment fabuleux (du moins est-ce ainsi que l’auteur nous le donne à frémir) où la langue française se met à exister. « C’est alors que, le vendredi 14 février 842, à la fin de la matinée, dans le froid, une étrange brume se lève sur leurs lèvres. On appelle cela le français. Nithard le premier écrivit le français. » Au plaisir de remettre cette citation dans son contexte en lisant le livre.

Cet ouvrage, dit roman, retrace l’histoire de Nithard et de son frère Hartnid, frères jumeaux nés de l’accouplement de Berthe (fille de Charlemagne) et d’Angilbert. Nithard deviendra le premier écrivain de la langue française, tandis que son frère partira à travers le monde connu à la recherche d’une femme au visage rêvé.

Pascal Quignard nous livre ici un roman, peut-être, un enchaînement de contes, sûrement, où on rencontre nombre de personnages humains et animaux. Une suite de fragments, de ceux qu’il affectionne, qui petit à petit mettent en place le sujet du livre, sa révélation, ici la naissance de la langue française.

L’écrivain érudit nous transporte à travers les siècles dans une douce langueur de l’expression. J’ai vraiment ressenti une sorte de liesse dans ce vertigineux retour en ces temps carolingiens dont je me sens aussi éloignée que de la période scolaire où je les apprenais. VIIIème, IXème siècles,  c’est si loin et ça vit quand même. Et même avant et même après.

Des lieux, des amours, des guerres, des invasions, des origines, le récit est vaste et dense à la fois. Le livre ne compte que 215 pages. Sans en avoir l’air, la forme séquentielle nous pousse en avant en allant à l’essentiel, parcourant le temps dans un sens ou dans l’autre. Nous nous perdons pour mieux voir se reconstruire ce puzzle passionnant.

Pascal Quignard aime les chats, nous le savons et d’ailleurs l’animal n’est pas absent du livre, mais il semble également développer une passion pour les oiseaux, la chouette effraie, la hulotte (chat-huant), la buse, le merle… (je mets ici une petite réserve sur le ululement de la hulotte qui, dans le livre s’arrêterait avec les beaux jours, je certifie qu’au bois la hulotte crie et ulule encore au mois de juin)

« Son chaton tout noir était revenu et il s’était transformé en merle. Simplement le museau tout plat, noir et blanc, du chaton, était devenu un bec allongé, aux mêmes dessins ; un peu moins blanches peut-être, un peu plus jaunes peut-être, du moins les taches étaient de la couleur de l’ivoire. Le merle faisait réapparaître des cantiques  ou des cantilènes ou des refrains d’une beauté inouie. »

Imaginez cette rencontre essentielle pour tous les amoureux de la langue française. « Rares les sociétés qui connaissent l’instant de bascule du symbolique : la date de naissance de leur langue, les circonstances, le lieu, le temps qu’il faisait./Le hasard d’une origine. »

Et puis au détour d’une page, on tombe sur le premier vers du Cantilène de Sainte Eulalie, premier poème écrit en français. « Il se trouve que la première âme française est un oiseau et que le premier vers est un décasyllabe. » Ce mystère éclairci sur deux pages (150 et 151). « Le français sort du latin comme un enfant du sexe de sa mère : comme un oiseau sort du cou de la sainte. »

Imaginez encore ces délicieux moments où on vous parle en tendresse des lichens, des arbres, des oiseaux ou des chats ou de la liberté. Pascal Quignard, merveilleux conteur qui nous livre avec autant de sincérité le vrai et le faux.

Assurément Nithard et son frère Hartnid ont existé. Et je me suis délectée de ce livre.

Vous pouvez écouter l’émission que La fabrique de l’histoire. a consacré à Nithard.

Et bien sûr Pascal Quignard qui parle des Larmes à La grande librairie

Les Larmes, Pascal Quignard – Grasset – 215 pages

 

4 commentaires sur “Les larmes – Pascal Quignard

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