A tâtons !

entrée de la galerie

C’était quelque part du côté de Pierrefonds, un vendredi avant d’aller au bois, nous étions invités à visiter une carrière de calcaire. Calcaire tendre, celle-ci n’étant plus exploitée depuis 1927, le propriétaire, Compagnon du Devoir, spécialiste de la pierre, invite amis et amis d’amis à découvrir le plafond de la grotte improvisée qui laisse affleurer des fossiles.

ciel de galerie

Les strates du temps se sont succédé emprisonnant la vie à mort dans un tombeau d’éternité, un témoignage, une révélation. Ce jour-là, c’était jour de cueillette. 12°C, idéal pour le vin que nous boirions ensuite autour d’un repas partagé. La roche humide suinte dès qu’on l’effleure, elle s’exprime. Les ombres se jouent de l’obscurité qui encercle les porteurs de lumière. Je suis partie sans. Me suis dis, si je me perds, il suffira d’un coup de flash pour trouver un point de repère. J’aime me la faire idiote de temps à autre. Histoire de saisir cette petite sensation pesante qui englue déjà le poids du corps dès qu’il foule le sol pierreux invisible. Je tais ici les caresses de l’imaginaire sournois plongé dans les bas-fonds lovecraftiens. Là-bas, la lumière, les hommes, les voix, les rires, les suppositions, l’enthousiasme, la sonore possession des lieux.

Je suis partie sans lumière, vêtue d’une robe légère, un blouson cuir et des bottines. T’as pas froid ? me demande T. en s’emmitouflant dans un second pull. Non, pas froid, l’obscurité habille, le tissé de nuit est inviolable, et puis j’aime m’anéantir dans l’espace. Jouer. Voyajoueuse des territoires incertains. Glisser le pas hésitant sur un sol improbable. Lentement. Une légère frilosité vous frôle.

J’ai essayé, je vous jure que j’ai essayé de m’enfoncer dans l’épaisseur des ténèbres. C’est un peu comme plonger dans une vague, un peu comme un coup de dés hasardeux. Disparaitre un peu, juste ce qu’il faut pour se sentir passer la frontière de la sécurité. Mais le noir est si intégral qui en devient assourdissant. Un premier pas aisé. Suffirait de trois et la bouche se refermerait. Le premier pour la frime, le second pour s’étonner, le troisième pour changer de dimension. Par quelle marge ressortir ensuite ? Et quid de la gravité ? Je marcherais sur les murs sans m’en rendre compte. J’entends les voix lointaines. Allez, fais-le ce troisième pas. Chiche. Viens vers nous. Ils ne s’apercevront pas de ton absence. Un frisson me parcourt, je ne sais plus si j’ai encore des yeux. Mon ombre est brusquement projetée sur la paroi qui recule. « Hé, fais attention, tu vas te perdre ». Je me retourne et m’échappe du grand attracteur.

Un échafaudage a été monté pour l’occasion. Deux hommes sont à l’extraction, les autres sont suspendus aux gestes délicats qui manient marteau et ciseau avec précision. Le coquillage fossilisé est libéré de son carcan sédimentaire. Descendu avec précaution. Il est magnifique, et nous sommes ébahis.

Nous sommes ressortis à la lumière dans le vert d’une nature éphémère mais ô combien vivante. L’homme dit, j’ai une autre grotte là derrière. Je le suis. La lumière nous guide, nous naviguons au coude à coude quand soudain une apparition…

 

(merci au connaisseur de fossiles qui pourrait nommer celui de la photo, Turritella peut-être ? A confirmer)

14 commentaires sur “A tâtons !

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  1. Oh toi encore
    belle sorcière
    jusque dans les tombeaux
    de la terre et de l’âme…
    toi qui sais te la faire idiote
    pour rêver à en perdre pied
    et toi que j’aime à cause de ça
    cette petite sensation pesante
    et si diaphane à la fois…
    m’y échapper un jour encore
    et m’anéantir avec toi…
    et puis ce vert
    après le gris, après le noir.
    Merci, ‘vy.

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  2. Voyajoueuse….un mot gai et joyeux qui me parle tant! L’ai-je lu?….oui je crois….car je ne sais plus où je suis….dans quel monde….mais je te suis à l’aveuglette et j’ai confiance….
    Mmmmmm…..que c’est bon de se perdre avec toi sur les chemins de tous ces mondes qui nous entourent et qu’on ne soupçonne qu’à peine….
    J’adore les fossiles et ces traces du temps qui passe mais reste
    Je ne les connais pas….juste je me mire dedans
    Merci pour la visite en robe légère….les fées n’ont jamais froid en arpentant leur monde
    Gros bisous!

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  3. Quand on pense à tous ces ouvriers qui ont trimé ici, pendant des années et dans un vacarme assourdissant…
    Maintenant c’est le règne du silence et de l’oubli.
    Une expérience sensorielle hors du temps et de la réalité.

    Bises et bonne semaine !

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