Par quel songe la mémoire ramène…

Hier, j’ai retrouvé ce texte sur un ancien blog. Envie de le trainer jusqu’ici, histoire de marquer un peu l’espace de sa présence. Lui, Clio, aussi appelé Monsieur le chat, vingt ans de vie commune.

*

Cela commençait par une petite chiquenaude sur le côté de ton museau. Nous étions toi et moi installés sur le lit. Le lieu douillet est sans doute d’importance. C’était notre ring, et nos combats y furent nombreux. Au début, une petite tape, juste énervante, qui donnait le signal. Tu levais la patte, prêt à répondre à la main menaçante. Echauffement. Ton oeil noircissait. Mais bientôt s’abattait l’autre main de l’autre côté. Lorsque ma main droite tapotait, et que tu regardais d’un oeil sérieux pour voir quand elle s’abattrait de nouveau, la gauche te prenait par surprise. De position assise, tu te mettais alors sur tes quatre pattes, les muscles déjà tendus. Le combat commençait. Un combat dans lequel je trichais, l’homme plus faible que l’animal, tu le savais, doit bien se résoudre à la ruse. Enervé, en position d’extrême tension, tu regardais les deux mains à la fois, la tête un peu penchée, le corps fixe, l’oeil aux aguets, orage dans la pupille, la coupable humaine continuant son jeu jusqu’à frôler le point de rupture. Alors tu baissais les oreilles, et l’oeil étirais davantage. Tu soufflais. Ce soupir… C’était comme si tu te vidais de quelques points limites. Là, je commençais à être moins fière, te connaissant, je savais ta puissance, je savais que tu pouvais facilement avoir le dessus. Je sentais monter en toi la féline colère que seule retenait encore le statut de dominante que tu me reconnaissais. Mais pas trop n’en fallait. Nous le savions toi et moi. Je la sentais vibrer ton ire, je la voyais grandir, et je savais mes propres limites, et les tiennes. Le jeu sortant du jeu, les marges risquaient de devenir douloureuses. Alors, mon ami, je posais ma main sur le lit, devant toi, en signe d’abandon. Une seule main, là, t’accordant le dernier geste. Tu la regardais, posais ta patte dessus, ta fierté récupérée, petit mâle adoré. Puis j’essayais de la retirer, de la glisser délicatement, alors tu l’attrapais entre tes pattes de devant, et te laissais tomber sur elle, la mordillant, très fort, et la labourant de tes pattes arrières. Aucune griffe ne lacérant jamais aucune chair. Tu mordais, ah ça oui. Serrant de tes quenottes la main traitresse qui l’avait mérité. Tu soufflais, encore, te vidais de je ne sais quel trop plein d’énergie. Nous faisions la paix lentement, doucement, tendrement. Plus tard, nous nous regarderions avec des yeux si pleins d’amour dans une complicité qui n’appartenait qu’à nous.

J’avais oublié nos combats que ta vieillesse avait naturellement rendus impossibles les dernières années. Cette nuit leur souvenir m’est revenu… Je t’ai entendu souffler, j’ai vu dans la nuit tes oreilles se tendre, me suis rappelée nos jeux fous…

(07 août 2006)

11 commentaires sur “Par quel songe la mémoire ramène…

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