Discorde, Palais de Tokyo (jour de vernissage)

C’était donc jeudi 15 février, nous sommes arrivés vers 22 heures au vernissage de la nouvelle exposition du Palais de Tokyo. Comme son nom l’indique Discorde n’a rien de plaisant, elle met en résonance les méfaits du pouvoir, les dérives humaines, les guerres, … et franchement, je ne m’attendais pas à ça.

L’exposition se décompose en trois parties et plus : au niveau 1, L’ennemi de mon ennemi, un projet conçu par Neïl Beloufa. Dans une enfilade d’installations se déplient différentes représentations du pouvoir aujourd’hui, qu’il soit politique, économique, militaire, artistique ou médiatique. Les objets et documents présentés « puisent dans la propagande idéologique aussi bien que dans l’actualité, la publicité, les jeux vidéo, l’art. Tout ce qui participe à la création et la défense d’une autorité par auto-légitimation. » « L’ennemi de mon ennemi pointe des situations perverses tout en reconnaissant sa propre perversion », c’est aussi une expérience et une manière nouvelle de saisir le travail d’un artiste. Un peu bric à brac, on voit tout et pas grand chose, chacun y verra le détail qui lui parlera et puis enregistrera inconsciemment d’autres choses (vous trouverez quelques explications supplémentaires à l’intérieur de l’album, pour y entrer cliquez sur une photo, puis agrandissez si vous le souhaitez avec « affichez en taille réelle »).

 

Récréation 1, les mobiles au-dessus de nos têtes, Bouche-moi ce trou, d’Anita Molinaro

Deuxième exposition : au sous-sol,  L’un et l’autre, un projet de Kader Attia et Jean-Jacques Lebel. Pour les deux protagonistes de l’exposition, la place de l’art est acte de résistance, une manière de ne pas abandonner le champ du visible à la propagande politique, religieuse, économique et médiatique.

« Les monstres existent, mais ils sont peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les bureaucrates prêts à croire et à obéir sans discuter. »

S’il n’était pas évident de vous parler de la première exposition, que dire de celle-ci se présentant comme un rhizome, un laboratoire transculturel ? Je pourrais vous lire la mise en garde : « Etant donné le sujet de l’exposition, l’un et l’autre comporte certaines images à caractère violent. Nous déconseillons son accès aux jeunes visiteurs non accompagnés. » Et se poursuit par : « Les oeuvres et documents présentés dans cette exposition résultent de la liberté de pensée et de création de leurs auteurs et se placent ici dans une réflexion et un débat d’idées. Ils ne reflètent ni n’engagent la vision et les idées du Palais de Tokyo ». Pas mal, hein ? Ensuite, me direz-vous ? Ensuite j’ai franchi le seuil. Il y avait en effet nombre d’objets, mais surtout cette structure de Kader Attia ressemblant fort à une bibliothèque qui abrite une archéologie de la peur rangée dans ses rayons. C’est joli et ça donne froid dans le dos.

Et puis, une porte qui engage à ce qu’on la franchisse, si ce n’est l’inscription sur le seuil : « L’installation Poison soluble dénonce les atrocités impérialistes qui se sont notamment déroulées dans la prison d’Abou Ghraib (Bagdad). En raison du caractère violent des images présentées, les personnes mineures ne sont pas autorisées à entrer dans cette installation. » Fichtre, on se dit qu’on les a déjà vues des centaines de fois ces images. Alors on entre, et là, pris dans une sorte de labyrinthe, les soixante photos s’enchainent imprimées sur de grands pans de tissu. L’univers de la torture et de l’humiliation de l’homme par l’homme. Sourires obscènes. Vous les avez déjà vues et revues mais c’est un coup de poing dans l’humanité que vous recevez en plein coeur. Je prends une photo, dérisoire défense contre la révolte intérieure qui se déchaine.

Jean-François Lebel  s’efforce par ses oeuvres à dénoncer les crimes de l’impérialisme.« La seule chose nécessaire aujourd’hui, c’est de faire irruption dans le monde de l’art pour déciller les yeux, pour ouvrir les regards. »

Il y a encore cette vidéo, si vous n’êtes pas au bout de votre peine, qui vous met au premier plan voyeur, une immersion sur une place de village ou la vie s’écoule comme sur toutes les places de villages, hommes, femmes, enfants et puis l’alerte et les avions les bombes, la jeune fille qui sursaute juste devant moi, et puis esquisse un sourire timide à son amie, jugulation de l’effroi, et sur l’écran le ramassage des blessés et des morts. Je me fraie un chemin au milieu des visages graves. Ce vernissage est soudain bien silencieux.

Récréation 2, l’oeuvre tout en couleur et bonne à voir comme une gourmandise : Toll, de Daiga Grantina. J’ai cru qu’il s’agissait de morceaux d’organes accueillants, il est dit « architecture molle ». Et en plus ça bouge. Sûr qu’on s’y reposerait.

 

Je pourrais encore vous parler de Damyo, les seigneurs de la guerre au Japon, exposition en partenariat avec le Musée Guimet (arts asiatiques), pas loin du Palais. Et plutôt que de vous causer des armures, toutes magnifiques soient-elles, je vous raconte juste deux belles choses auxquelles j’ai assisté. Restant dans mon optique qu’au Palais de Tokyo, l’humain est l’oeuvre d’art. Deux jeunes filles dansaient au milieu des armures, on les regardait, elles ont éclaté d’un bon rire de vie. Et puis ce couple, qui s’est mis à danser doucement, et puis s’est embrassé en toute tendresse. J’aurais bien dansé et embrassé moi aussi, seulement j’avais perdu mon amoureux entre deux expos. Que c’était bon à voir après ce panaché d’horreurs et de violence. Plus fort que l’amour, tu fais pas, il rayonnera toujours. Il faisait bon ce soir là, chez les seigneurs de guerre dont il ne reste que les armures.

Mon amoureux, c’est forcément chacun de son côté la visite d’une expo, le plaisir de se sourire quand on se croise, et lui de m’attraper de temps à autre avec son appareil photo, j’étais tout de rouge et noir vêtu, tenue de vernissage, petite photo pour celles et ceux qui aiment me suivre. Et pour toute information si vous souhaitez vous rendre à l’exposition, voici le lien du Palais de Tokyo. Ah, et pour ceux qui voudraient en savoir plus sur Thomas Hirschhorn, je vous renvoie sur l’article que j’avais commis en souvenir de son expo mémorable au… Palais de Tokyo, ‘vydemment.

 

13 commentaires sur “Discorde, Palais de Tokyo (jour de vernissage)

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    1. Une étrange exposition pas vraiment artistique, presque plutôt pédagogique pour l’essentiel. En tout cas l’article m’a fait pas mal galèrer, car pas de plaisir cette fois. Bon, comme c’était le Palais de Tokyo, je ne voulais pas passer à côté.

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  1. C’est plutôt bon de pousser l’art au delà du supportable … juste pour entrevoir cette limite floue. Un grand coup de chaleur humaine pour remettre les deux pieds sur Terre et le cœur à l’endroit est tout aussi bon, juste après ! Merci, ‘vy !

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    1. Ah Gilles, comme votre commentaire me fait plaisir. Comme je disais à malyloup, cette exposition n’était pas agréable à visiter (était-ce même de l’art, nous sommes nous demandés avec mon mari), et j’ai eu bien du mal à faire mon article, pas facile sans enthousiasme, mais je voulais tout de même en parler, justement pour montrer que la place de l’art peut-être autre chose que du domaine du beau, du ludique, de ce qui fait du bien, c’est aussi une interrogation sur le monde (je pense qu’il en a énormément besoin) et c’est ce que les artistes de cette exposition ont envisagé. Et la visite n’est pas anodine. Voilà, grand merci, Gilles, d’ouvrir ce passage.

      Aimé par 1 personne

  2. L’histoire du trou, je me suis dit que c’était moche et que ça ne me plaisait pas, et je me suis demandée comment on pouvait avoir envie de créer ce genre de chose, et je me suis répondu « pour déranger justement », peut-être, probablement.

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  3. Merci de partager cette visite. D’accord avec toi, le monde a grand besoin de s’interroger. Et de prendre du temps pour la réflexion! J’ai vu l’installation de Kader Attia à Lausanne. L’histoire est un révélateur de l’inhumanité.

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